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today23/03/2026
Alors que les mécanismes liés au climat prennent une place croissante dans l’économie mondiale, la question du marché carbone apparaît comme l’une des opportunités les plus prometteuses dont la Tunisie pourrait tirer profit, tant sur le plan économique qu’environnemental. Imen Khanchel, professeure à l’Université de la Manouba est revenue sur les enjeux, les blocages et les perspectives de ce marché encore embryonnaire dans le pays.
Elle a expliqué, au micro d’Expresso, ce lundi 23 mars 2026, que le marché carbone repose sur un principe simple : celui du « pollueur-payeur ». Autrement dit, toute entité émettant du CO₂ doit compenser ses émissions. Concrètement, ce mécanisme fonctionne selon un système de plafonnement et d’échange, comparable à une bourse, où les entreprises peuvent acheter ou vendre des crédits carbone correspondant à des tonnes de CO₂ évitées et certifiées.
Ce système s’articule autour de deux étapes principales : la fixation d’un plafond d’émissions progressivement décroissant, en ligne avec les engagements climatiques nationaux, puis l’échange des surplus entre acteurs économiques. À l’échelle internationale, l’article 6 de l’Accord de Paris permet également de transférer ces réductions entre pays, à condition d’éviter tout double comptage.
Selon elle, l’intérêt de ce marché est multiple. Il permet d’abord d’orienter les efforts vers les solutions les moins coûteuses, garantissant ainsi une efficacité économique. Il envoie aussi un signal-prix clair : polluer devient coûteux, tandis que réduire ses émissions devient rentable. Enfin, il ouvre la voie à de nouvelles sources de financement, en transformant les réductions d’émissions en actifs échangeables pouvant générer jusqu’à 800 millions de dollars de revenus potentiels pour la Tunisie.
Dans ce modèle, tout le monde y gagne : le climat bénéficie d’une baisse des émissions, les entreprises peuvent générer de nouveaux revenus, et le pays pourrait créer jusqu’à 50 000 emplois verts. Une convergence entre économie et écologie qui, selon l’expert, constitue une opportunité stratégique majeure.
La Tunisie dispose d’ailleurs d’un cadre climatique ambitieux, avec une contribution déterminée au niveau national actualisée en 2021 et une stratégie bas-carbone adoptée en 2022. Le potentiel est bien réel, avec une capacité de réduction estimée à 87,5 millions de tonnes équivalent CO₂ à l’horizon 2030.
Cependant, malgré ce potentiel important, la mise en œuvre reste très limitée. À ce jour, aucun crédit carbone n’a encore été délivré, ce qui illustre un décalage entre les ambitions affichées et la réalité du terrain.
Khanchel a identifié plusieurs obstacles majeurs à ce blocage. Sur le plan institutionnel, l’absence d’une autorité nationale dédiée entraîne une coordination fragmentée. Sur le plan technique, les systèmes de mesure reposent encore sur des approximations plutôt que sur des données directes. D’un point de vue juridique, certains textes existent mais ne sont pas encore appliqués. Enfin, les ressources financières restent largement insuffisantes par rapport aux besoins.
Et de comparer la situation à une « mine d’or sans outils pour l’exploiter ».
La contrainte principale demeure, selon elle, institutionnelle. Sans autorité nationale clairement identifiée pour certifier les crédits carbone, aucun marché ne peut réellement émerger. Or, sans certification, il n’y a ni crédibilité ni revenus. Il s’agit donc d’une condition indispensable au développement du secteur.
Au-delà de ces obstacles, se pose également la question de l’implication du secteur privé. Les entreprises hésitent encore à investir, en raison d’un manque de visibilité et de sécurité juridique. Plusieurs interrogations persistent : qui sera propriétaire des crédits carbone ? Seront-ils reconnus à l’international ? Les règles resteront-elles stables dans le temps ?
Dans ce contexte d’incertitude, les investisseurs restent prudents. L’expert insiste sur la nécessité de mettre en place un cadre clair et stable pour instaurer la confiance.
Elle a proposé à cet effet plusieurs leviers d’action, notamment l’adoption d’un cadre juridique clarifiant la propriété des crédits, la mise en place d’incitations financières à travers le Fonds de transition énergétique, ainsi qu’un accompagnement technique renforcé des entreprises, notamment des PME.
Ce dispositif pourrait générer un cercle vertueux : réduction des coûts pour les entreprises, amélioration de leur compétitivité face aux nouvelles exigences internationales, et renforcement de la crédibilité climatique de la Tunisie. Les ménages pourraient également en bénéficier, à travers des mécanismes de redistribution comme les « chèques énergie ».
L’entrée en vigueur du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne (CBAM) en janvier 2026 renforce d’ailleurs l’urgence d’agir. Sans un système national de tarification du carbone, les exportateurs tunisiens risquent une double pénalisation.
Face à cette nouvelle donne, plusieurs mécanismes peuvent être envisagés, notamment la reconnaissance des crédits locaux pour réduire la taxe européenne, l’accès au marché international via les mécanismes de l’article 6, ainsi que le recyclage des revenus pour soutenir l’économie nationale.
Enfin, l’absence actuelle d’un signal-prix du carbone constitue un frein majeur. Tant que polluer reste gratuit, les entreprises n’ont aucun intérêt économique à investir dans la décarbonation. À l’inverse, l’instauration d’un prix du carbone pourrait transformer cette contrainte en opportunité.
Selon certaines estimations, un prix de 50 dinars par tonne de CO₂, combiné à des mécanismes de redistribution, pourrait générer une croissance du PIB de 1,5 %, créer 50 000 emplois et réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40 %.
Et de conclure que la Tunisie dispose de tous les atouts pour tirer profit du marché carbone. Mais sans cadre institutionnel solide et sans signal économique clair, cette opportunité risque de rester inexploitée.
Écrit par: Meher Kacem