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L’expert en sécurité sociale, Hédi Dahmane, a mis en garde contre la progression continue des maladies professionnelles et des accidents du travail en Tunisie. Selon lui, les indicateurs enregistrés ces dernières années sont alarmants et imposent l’inscription de ce dossier parmi les priorités du dialogue social et des futures réformes du système de sécurité sociale.
Dahmane a expliqué, au micro d’Expresso, ce lundi 1er juin 2026, que les données officielles publiées par la Caisse nationale d’assurance maladie ont révélé une augmentation de 25,1 % du nombre de maladies professionnelles déclarées en 2023 par rapport à l’année précédente. Cette évolution reflète l’ampleur des défis auxquels est confronté le système de santé et de sécurité au travail dans le pays.
Il a indiqué que 3 524 maladies professionnelles ont été enregistrées en 2023. Les troubles musculo-squelettiques et les maladies respiratoires représentent à eux seuls près de 90 % des cas recensés. Il a toutefois souligné que ces chiffres ne concernent que les cas officiellement déclarés et que le nombre réel est probablement beaucoup plus élevé, en raison de la sous-déclaration et de l’absence de statistiques couvrant de larges segments du marché du travail.
L’expert a précisé que les statistiques actuelles n’incluent ni la fonction publique ni le secteur informel, qui emploie un grand nombre de travailleurs. Par ailleurs, de nombreux salariés du secteur privé hésitent à déclarer les maladies professionnelles ou les accidents du travail en raison de la précarité de leur situation professionnelle, de la crainte de perdre leur emploi ou de la complexité des procédures administratives nécessaires à l’obtention d’une indemnisation.
Dahmane a également expliqué que les transformations du monde du travail au cours des dernières années ont favorisé l’apparition de nouvelles formes de maladies professionnelles. Celles-ci ne se limitent plus aux atteintes physiques traditionnelles, mais englobent désormais des troubles psychologiques liés au stress professionnel, à l’épuisement professionnel (burn-out) et aux pressions croissantes dans les environnements de travail modernes.
Il a ajouté que le travail prolongé sur ordinateur, le recours accru aux technologies numériques et le télétravail ont engendré de nouveaux problèmes de santé affectant la vue, les articulations et le système nerveux, ainsi que des troubles psychologiques dont les effets peuvent n’apparaître qu’après plusieurs années d’activité professionnelle.
Dahmane a indiqué que certains secteurs économiques demeurent particulièrement exposés aux maladies professionnelles et aux accidents du travail, notamment le textile, l’habillement, le cuir et la chaussure, ainsi que les industries électriques et mécaniques, la fabrication de composants automobiles, le bâtiment et les services de nettoyage.
Selon lui, de nombreuses atteintes à la santé sont liées aux conditions de travail, à l’exposition continue au bruit et aux substances chimiques, ainsi qu’à l’utilisation d’équipements qui ne répondent pas toujours aux normes de sécurité requises. Cette situation a des répercussions négatives tant sur la santé des travailleurs que sur la productivité des entreprises.
Dahmane a également attiré l’attention sur l’absence de données précises concernant les travailleuses et travailleurs agricoles non déclarés aux régimes de sécurité sociale, alors qu’ils sont exposés à de multiples risques professionnels liés à l’utilisation de pesticides, de produits chimiques, aux déplacements et aux travaux sur le terrain.
Il a estimé que le système de prévention des maladies professionnelles et des accidents du travail reste insuffisant malgré l’existence de plusieurs mécanismes, tels que la médecine du travail, les comités de santé et de sécurité au travail et les inspections du travail. Il a relevé qu’environ 90 % des dépenses consacrées à ce domaine sont affectées à l’indemnisation et à la réparation des dommages causés par les accidents et maladies professionnelles, contre seulement 10 % consacrés à la prévention et à la protection. Cette répartition est, selon lui, contraire aux pratiques internationales qui privilégient l’investissement dans la prévention avant la survenue des risques.
L’expert en sécurité sociale a appelé à une révision du cadre législatif régissant les maladies professionnelles et les accidents du travail, dont une partie importante remonte aux années 1994 et 1995, estimant qu’il n’est plus adapté aux profondes mutations du marché du travail et aux nouvelles formes d’emploi.
Il a également demandé une mise à jour plus régulière de la liste des maladies professionnelles afin d’y intégrer les nouvelles pathologies liées aux évolutions technologiques et numériques, ainsi qu’un renforcement des contrôles au sein des entreprises et du rôle des médecins du travail et des inspections du travail.
Et de souligner que l’amélioration des conditions de santé et de sécurité au travail ne vise pas seulement à protéger les salariés, mais constitue également un investissement direct dans la productivité, la compétitivité, la pérennité des entreprises et l’équilibre financier des caisses sociales. Il a insisté sur le fait que la prévention demeure moins coûteuse et plus efficace que l’indemnisation et les soins.
Écrit par: Meher Kacem