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Dominique De Villepin : L’Europe, le Maghreb et l’Afrique doivent mettre en place une politique de voisinage

today15/12/2025

Arrière-plan

La 39ème édition des Journées de l’Entreprise s’est tenue du 11 au 13 décembre à Sousse, sous le thème : « l’entreprise et le nouvel ordre économique ». Dans ce cadre, l’ancien premier ministre français Dominique De Villepin a accordé une interview exclusive à Express fm.

Il a indiqué que « nous sommes déjà dans un nouveau monde et il suffit de regarder ce qu’était l’ordre international de 1945, fondé sur le droit et non sur la force, sur la perspective d’avancer vers la démocratie libérale, sur le libre-échange et non sur le protectionnisme. Nous avons donc changé de monde, à la mondialisation que nous avons connue des années 90 et début des années 2000 qui était une mondialisation avec un horizon toujours plus élargie, a répondu également une fragmentation en blocs et en zones d’influence et c’est la situation d’aujourd’hui dont il faut prendre compte ».

Un désordre qui ne cesse de s’accroître

De Villepin a affirmé que rien n’est irréversible et le monde change. Ce qui est certain c’est que depuis une trentaine d’années l’accélération du monde est considérable. 1979 a marqué un changement important pour les révolutions conservatrices en Occident, mais aussi en Orient avec la révolution iranienne. 1989 il y a eu la chute du mur de Berlin. 2001 c’était le choc aux Etats-Unis. Et puis, l’enchainement n’a cessé d’accélérer avec l’Afghanistan et l’Iraq notamment. 2008 la crise financière. 2011 le printemps arabe. Et puis en 2022 l’agression russe sur l’Ukraine et 2023 la tragique guerre de Gaza. Cette accélération c’est la caractéristique du monde d’aujourd’hui. Et puis, il y a eu encore un changement formidable avec l’avènement du deuxième mandat de Donald Trump et ses taxes commerciales et la nouvelle vision du monde avec cette stratégie de sécurité qu’ont défendue les Etats-Unis qui est un regard complètement différent de celui que nous connaissions, avec une volonté de désescalade vis-à-vis de la Chine et une volonté de dégèle vis-à-vis de la Russie et une forme de mépris et de rupture avec l’Europe. C’est effectivement un ordre qui change à toute vitesse, ou plutôt un désordre qui ne cesse de s’accroître.

Il faut sortir de la logique ancienne de la relation Nord-Sud

Par ailleurs, il a fait savoir que « nous sommes dans un monde de désordre, d’imprévisibilité et d’instabilité. Il faut donc tout faire pour donner plus de prévisibilité et de stabilité. Le premier devoir que nous avons dans les prochaines années c’est que dès lors que nous constations une mondialisation qui se fragmente en grandes zones géographiques d’influence comme celle des Etats-Unis vis-à-vis de l’Amérique Latine, nous, Européens, Africains, Maghrébins et habitants du Moyen-Orient, devrons profiter de la chance de notre proximité ».

Et d’ajouter : « nous devons mettre en place une politique de voisinage qui nous permettra de tirer profit de cet avantage que nous confère la géographie, avec des chaines de valeur qui peuvent nous relier davantage, avec des avantages comparatifs pour un certain nombre de productions, avec la capacité à mieux contrôler certains phénomènes, comme la migration et le trafic, pour rajouter de la stabilité face à cette instabilité qui monte. Dans un monde en désordre, le pari qui est le nôtre c’est celui de la maîtrise et du contrôle. Quand nous regardons les nouveaux empires qui se sont affirmés sur la scène internationale, à l’instar de la Chine, les Etats-Unis et la Russie, le premier stade auquel ils s’attèlent c’est mieux contrôler leur environnement. Nous avions beaucoup d’incompréhension qui se sont accumulées entre l’Europe, le Maghreb, l’Afrique au cours des dernières décennies et nous devons réintroduire du dialogue et de la compréhension. La première étape est donc de sortir de la logique ancienne qui était celle de la relation Nord-Sud, de l’aide au développement, d’une vision inégale du rapport de force pour entrer dans un nouvel âge qui est celui de l’égalité, d’une relation fraternelle et donc la mise en place d’une politique de voisinage et de nourrir des partenariats qui nous rendrons plus forts dans un monde dangereux ».

Stratégies de coopération : une triple ambition indispensable

De Villepin a également indiqué que les responsabilités et les devoirs de l’entreprise dans un monde instable sont évidemment plus grands et différents de l’ordre précédent, où il y avait des règles auxquelles on pouvait se raccrocher, des garde-fous et des institutions internationales. La multipolarité d’aujourd’hui s’accompagnent d’une remise en cause du multilatéralisme, donc nous sommes dans un monde qui est une sorte de jungle. Il faut prendre en compte ce contexte et les entreprises doivent donc s’appuyer sur des territoires, des zones géographiques qui sont susceptibles d’être mieux maîtrisées et plus accueillantes. Et c’est pour ceci que j’appelle l’Europe et le Maghreb à faire ce travail pour développer un écosystème. Nous avons la Méditerranée en partage et c’est une chance. Cet écosystème nous permettra de développer des marchés ensemble en tirant avantage des compétences des uns et des autres.

« Regardez le magnifique saut technologique qu’a fait la Tunisie dans les dernières années. Il s’accompagne d’étudiants très bien formés, des entreprises qui ont réussi dans ce qu’on appelle le « startup nation ». Ces entreprises, à l’instar d’InstaDeep, ont réussi à changer d’âge et à faire un saut en avant technologique absolument formidable », a-t-il dit.

Et de préciser qu’il faut également prendre en compte les nouvelles données comme la démographie. L’Afrique c’est plus de 2,5 milliards d’habitants en 2050 et plus de 4 milliards en 2100. C’est donc un réservoir considérable de capacités et de talents. Quand vous marriez cet accroissement démographique avec le savoir faire technologique, il y a là un vivier considérable. Regardez comment la Chine a réussi en quelques décennies à franchir une étape, comment l’Inde, en matière informatique, a réussi à faire un saut considérable. C’est pareil pour l’Afrique. Je pense qu’il y a aujourd’hui un esprit d’entreprise et de laboratoire pour façonner de nouvelles façons de faire. Regardez comment le Ruanda a réussi à développer la distribution postale à partir de drones. Tout change. L’art de la guerre change, les façons d’agir sur le plan économique et commerciale changent également. Nous avons donc à rentre dans cette compétition, mais nous avons à le faire en essayant le plus possible de nous doter de règles communes et partagées. C’est pour cela qu’il y a aujourd’hui une triple ambition indispensable dans toute stratégie de coopération, à savoir une exigence de pointe, la nécessité d’avoir un environnement le plus stable possible et un partage de valeurs. L’âge de l’IA nous permet d’utiliser des raccourcis technologiques qui nous permettent à leur tour d’avancer beaucoup plus rapidement.

L’ancien premier ministre français a estimé que le temps du libre-échange, de la concurrence libre et non faussée, qui était le dogme de l’Union européenne, paraît très lointain. Nous sommes dans un temps où les économies ont tendance à se replier. L’administration Trump a fait colle en multipliant les tarifs douaniers à l’avantage de sa propre économie, même si on voit bien aujourd’hui que cela peut se retourner contre l’économie américaine, avec un risque d’inflation, voire de stagnation, surtout avec la réaction chinoise.

« Aujourd’hui nous sommes dans un monde où c’est en permanence action / réaction. Il n’y a pas de puissance capable de dominer seule le monde et donc tous les avenirs sont possibles, celui d’une entente temporaire ou durable entre les Etats-Unis et la Chine, ou alors la surprise d’une rivalité géopolitique qui pourrait naître à Taiwan ou ailleurs. Il faut être prêt à différents scénarios. Et c’est parce que nous sommes dans un monde très imprévisible qu’il faut être capable de structurer, en termes de prévisibilité et de stabilité, tout ce qui est de notre ressort. Et c’est pour cela que l’Europe, le Maghreb et l’Afrique ont intérêt à avancer ensemble pour rentrer dans ce nouveau monde avec des avantages comparatifs beaucoup plus importants qu’aujourd’hui », a-t-il indiqué.

Message à Poutine, à l’Afrique et à la Tunisie

De Villepin a adressé des messages à Poutine, à l’Afrique et à la Tunisie.

« Je dirais à Poutine évitons l’ivresse du pouvoir. C’est ce que j’ai dit à l’administration Bush désireuse d’intervenir en Iraq et c’est ce que je dis aujourd’hui à la Russie. La guerre n’est jamais la solution. Il ne faut pas toujours chercher à aller trop loin. Le pouvoir c’est aussi de regarder le devoir que l’on a vis-à-vis de son peuple. Le peuple russe souffre sur le plan économique et social », a-t-il dit.

« Je dirais à l’Afrique d’oser et d’avancer. Moi, qui suis né sur le continent africain, je suis fier de ses racines. Je suis convaincu de l’avenir de l’Afrique qui a beaucoup à nous apprendre du point de vue culturel et de la conception du temps, avec cette capacité à être heureux ici et maintenant, l’humour, le partage et la capacité à dialoguer », a-t-il ajouté.

« J’ai une affection très ancienne pour la Tunisie. En termes de civilisation, nous devons beaucoup à Carthage et ses siècles glorieux. Il y a quelque chose qui se passe en Tunisie et cette aventure est plus que jamais une aventure partagée entre nous », a-t-il conclu.

Écrit par: Meher Kacem



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