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Express Radio Le programme encours
today01/04/2026
Le concept de la guerre moderne a profondément changé sous nos yeux. Les conflits récents, notamment sur le théâtre ukrainien, démontrent que la supériorité numérique ou les blindés lourds ne garantissent plus la victoire. Aujourd’hui, le combattant passe davantage de temps à gérer et contrôler des écrans qu’à ajuster les dispositifs de visée de son arme.
Le drone est devenu aujourd’hui l’équivalent de la « Kalachnikov » des années 1980 : une arme simple, largement répandue, peu coûteuse et extrêmement efficace. Face à cette transformation radicale de la doctrine militaire, la Tunisie ne peut plus se contenter d’un rôle secondaire. Il est impératif d’agir, d’innover et de structurer notre outil de défense pour entrer pleinement dans l’ère de l’« Armée 2.0 ».
Le combattant n’utilise presque plus son fusil d’assaut dans les combats directs. Les opérations d’attrition et de neutralisation de l’ennemi se font désormais principalement à travers des moyens aériens pilotés à distance. L’arme d’infanterie a profondément évolué, tout comme ses principes : il devient nécessaire de créer des unités spécialisées en drones au sein de chaque brigade d’infanterie.
Il faut repenser en profondeur le rôle du soldat d’infanterie. Les séances de tir classiques restent bien sûr indispensables pour maintenir les acquis fondamentaux. Toutefois, il est tout aussi crucial d’intégrer de longues heures d’entraînement consacrées à la gestion de cette nouvelle menace.
En Chine, par exemple, le soldat doit suivre des exercices simulant une attaque par drone kamikaze.
À court et moyen terme, chaque combattant sur le terrain devra être capable de piloter un drone tactique et d’y recourir comme à un réflexe opérationnel. En poussant cette logique à son extrême, on peut imaginer que chaque unité de combat soit équipée à hauteur de 30 % de drones d’attaque, ainsi que de dispositifs de brouillage et de contre-brouillage, au même titre que l’armement individuel.
La réalité économique des guerres asymétriques impose une approche pragmatique. Un missile antichar moderne coûte des dizaines voire des centaines de milliers de dollars, alors qu’un drone, assemblé rapidement et équipé d’une charge militaire locale, coûte entre 400 et 1 000 dollars.
Ce moyen à faible coût est aujourd’hui capable de neutraliser ou détruire un char de combat ou un véhicule blindé valant des millions de dollars.
Pour une armée comme la nôtre, appelée à optimiser chaque dinar de son budget, le développement d’une industrie militaire locale — avec des laboratoires centraux et régionaux spécialisés dans l’assemblage, la maintenance et l’innovation des drones — n’est plus un choix, mais une nécessité opérationnelle et stratégique.
Les événements actuels au Moyen-Orient illustrent une autre leçon majeure : la maîtrise des missiles balistiques, des missiles de croisière et des drones longue portée offre une profondeur stratégique sans précédent.
L’Iran, malgré des décennies de sanctions internationales, a réussi à bâtir une industrie souveraine de missiles. Soyons réalistes et ambitieux : les Iraniens ne sont pas meilleurs que nous. La Tunisie dispose d’élites académiques et techniques parmi les plus compétentes.
Ce qu’ils ont accompli par nécessité, nous devons le réaliser par choix stratégique : développer notre propre système de missiles et de munitions guidées et concevoir une version nationale de drones d’attaque longue portée, à l’image du modèle « Shahed », plutôt que d’investir des centaines de millions de dollars dans des avions de chasse vulnérables
L’institution militaire tunisienne dispose de l’expertise, de la discipline et de la volonté nécessaires. Cependant, elle souffre d’un manque de volonté politique pour moderniser le cadre législatif.
Pour construire une véritable industrie de défense nationale il faut assouplir les lois industrielles : procédures accélérées, zones technologiques dédiées, cadre adapté à la R&D militaire et faire confiance au secteur privé.
Aux États-Unis (Silicon Valley) ou en France (via la DGA et les PME), l’armée ne produit pas tout elle-même : elle exprime ses besoins, et le secteur privé y répond.
La Tunisie doit lever les barrières avec le privé. Le partenariat public-privé est la pierre angulaire de l’« Armée 2.0 »
De nombreuses startups tunisiennes dans les domaines de la robotique, de l’intelligence artificielle et de l’aéronautique attendent simplement une opportunité de collaboration avec le ministère de la Défense.
Pour garantir une collecte de renseignements indépendante et efficace, l’autonomie informationnelle est essentielle.
Aujourd’hui, dépendre d’images ou de communications satellitaires étrangères, souvent coûteuses, constitue une vulnérabilité critique.
La Tunisie doit poursuivre le développement d’un programme de microsatellites dédiés à l’observation et aux communications.
Elle doit aussi disposer de ses propres satellites permettant une surveillance continue des frontières, une présence souveraine dans la région et une indépendance vis-à-vis de toute interruption ou censure extérieure.
Les compétences techniques existent déjà ; il manque surtout un cadre politique et financier clair.
La Tunisie dispose des compétences, des ressources et de la volonté nécessaires. Ce qui fait défaut, c’est l’élan politique pour transformer son armée en une puissance industrielle régionale, notamment en Afrique.
Ne pas s’engager aujourd’hui dans cette transformation revient à accepter un retard stratégique demain. Il est temps de bâtir une industrie militaire nationale, innovante et souveraine, au service de la sécurité et de l’indépendance du pays.
Par Jied Aouij, conseiller en défense et sécurité et directeur général de la société FEMCO
Écrit par: Meher Kacem
drones Industrie militaire 2.0 transformation technologique